Le journal de Lala-Maquina

Depuis qu’ils m’ont prise avec eux, mon destin a changé de main.
Je suis arrivée à Genève, à la fin de leurs vacances, cachée derrière le siège d’Oncle Enrique, sous le couffin où dormait le bébé…

…Hier, Carmen m’a frappée : j’avais mal ciré les chaussures. Rageuse, elle s’est emparée d’un de ses souliers et en hurlant m’a frappée sur la tête. Le talon aiguille a fendu la peau du crâne. Le sang a coulé. Dans mes cheveux, sur mon front, jusqu’au bout de mon nez ; le sang, régulièrement, comme libéré, s’est répandu sur le journal étalé sous mes genoux. Papier buvard, papier avide dont les lignes que je ne comprends pas ont disparu imbibées par le liquide tiède et visqueux. J’ai dû refrotter les chaussures. Des larmes, silencieuses, éclataient fort contre l’encre noire comme venues de très haut…

…Le soir réservé à notre quartier, j’arrive la première dans la salle de musique et repars après tout le monde. J’entends encore la concierge crier au bas de l’escalier :
– Lala, viens vite, je ferme !
Les autres soirs, quand ma mère accepte, je cours écouter les exercices des autres quartiers de Cordoue…

…L’eau du lac m’attirait, je voulais simplement me laisser tomber dans cette matière de soie, douce, souple, sans aspérité ni dureté. Des mouettes hardies, des canards frétillants se sont approchés et des cygnes les ont rejoints ; ils pensaient sûrement que je m’avançais pour leur donner quelque chose. Ils m’ont gênée. Ils s’avançaient vers moi pour solliciter la survie, je ne pouvais mourir devant eux. J’ai marché encore un peu en espérant qu’ils s’éloigneraient, mais non, ils longeaient eux aussi la berge. Je pleurais je ne sais plus pourquoi, sans doute pour tout à la fois…

Paternités

…Le train retraversa les flots de la lagune, la coque de l’eau et celle du ciel s’emboîtaient l’une à l’autre. Ce spectacle superbe ne le détournait pas de l’idée fixe qui depuis le matin hantait son esprit. Le train silencieux volait dans la nuit ponctuée de lumières. Jamais aucun de ses petits cousins n’avait été enlevé. Le petit Italien était tout simplement un Guyot en ligne directe… C’était son fils qu’il avait rencontré ce matin…

…Dès l’aube, il s’avança sur une « proue » de rochers, seul promontoire accessible de la baie des Trépassés. La pluie drue, le vent fou, la tempête le matraquèrent de leur puissance. Minuscule particule plus faible que le rocher, plus maladroit que les goélands qui planaient en retenant le temps au-dessus de sa tête. Il sautait des rochers glissants, étourdi et assourdi de vent, enivré d’oubli. Il était ce déchaînement alentour qui ignorait les éphémères problèmes humains, éclaboussait toute velléité de pensée, pour n’être que ces gouttes salées, aveuglantes, accrochées par rafales aux cils, au visage, comme à toute matière. Minuscule conscience aussi les bras ouverts sur l’espace, qui rêvait d’eau lustrale et d’infini.

…- Revenez nous voir, mon cher Emmanuel. La prochaine fois, je vous ferais rencontrer un guérisseur qui par la pensée, les mains et la prise de conscience qu’il demande aux malades opère des guérisons surprenantes ! J’aurais exercé différemment la médecine si je l’avais connu. Mais pour vous, le chemin reste à faire…

…Son fils, comme tout enfant, n’appartenait qu’à lui-même et aux choix qu’il ferait. Même s’il ne devait jamais le revoir, il préférait, avec certitude, qu’il soit vivant parmi des étrangers que délié de la vie…Il prit conscience qu’en venant à Milan, et au cimetière, il avait enterré une image égocentrique de son fils. La seule qu’il avait portée jusqu’à présent…

Attirances et contre-rythme

…C’était comme un venin qui coulait dans ses veines.
Le lendemain, tout au long de la journée, en balade avec les enfants, elle ne cessa de repenser à sa soirée, à cet inconnu fascinant dont la pensée drainait tourments et langueurs…Elle marchait sur la pointe des pieds avec l’audace d’une amoureuse et la timidité d’une novice….

…D’une respiration régulière, il poursuivait son sommeil. Ses larmes coulaient chaudes et dans son extrême solitude, leur chaleur même était un réconfort…

…Elle se doucha, sortit dans le jardin, le chien sur ses talons. Elle s’assit sur le parapet, regarda ses sandales mouillées de rosée, la maison, le chien qui furetait à droite et à gauche suivant un parcours tracé à travers les années, les arbres qui glissaient le long des versants vers la vallée…Quand elle rentra dans le hall, il descendait l’escalier ; elle attendait en bas comme le premier jour. Comme le premier jour ? Mais c’était hier à peine…

Trois âmes sœurs

– Maman, si je meurs, promets-moi de donner immédiatement mon cœur ; qu’il soit greffé dans le corps de Laurence…

…Enfant aux migraines violentes et fulgurantes, David avait connu dès ses premières années la souffrance qui vide le corps et l’esprit, saccage journées, nuits, vacances ; laisse passif et en retrait, l’identité en loques. Laurence, elle, née avec une malformation cardiaque, avait appris la limitation des désirs dès ses premiers pas. Elle attendait depuis quatre ans une greffe qui lui offrirait avec un nouveau cœur, une vie normale. Elle n’avait jamais suivi le rythme des enfants de son âge : jamais de courses effrénées, de jeux agités, de danses endiablées. Elle s’était contentée de regarder les autres. Sinon le despote qui étouffait sa jeunesse, la rappelait à l’ordre inlassablement…

Ronces aux quatre vents

…Le goût de revivre un peu se manifestait par saccades imprévisibles. Il avait pris le train pour le bout du lac et bien que le parcours soit court, il éprouva la joie du voyage : la rupture du quotidien, la curiosité de la différence, l’envolée d’espoirs mus par la nouveauté. Le balancement du train et le défilé des images plongeaient dans une légère hébétude cet homme étiolé par un long huis-clos. En sortant de la gare, il prit un bus pour la campagne genevoise. Une odeur sucrée de jonquilles flottait dans l’air. Ils longèrent des champs, il admira le vert juteux des prés. Ses yeux s’alanguirent devant le mariage heureux du blé en herbe et du colza en fleurs. La fatigue coulait dans son corps du béton. Il avait hâte d’être au but.

Il sonna plusieurs fois. Elle devait être sourde. Elle vint enfin. Elle offrit tout de suite le partage de ses modestes provisions. Il édulcora la réalité, elle s’apitoya mais il sentit que son âge ne lui permettait plus de comprendre vraiment les combats extérieurs à ses murs…

Les maisons, solides fermes rénovées semblaient respirer tranquillement. Les forsythias serraient leurs lances éclatantes contre la pierre. Des rues s’ouvraient en étoile. Un portail grand ouvert, des pavés ronds, des écuries au fond… Il s’avança. Dans la cour circulaient des chiens nonchalants qui accueillirent le visiteur comme un ami de toujours. Des moineaux vifs et tigrés cueillaient avec grâce des perles d’eau qui tombaient dans l’abreuvoir. Des tourterelles téméraires picoraient entre les sabots des chevaux, d’invisibles graines. Dès l’abord, il se sentit conquis…

Un drôle d’oiseau

…Une fois, elle remarqua un gros corbeau noir sur l’appui de la fenêtre qui marchait maladroitement. Elle s’en étonna et l’oublia….
…Il lui affirma parler avec l’oiseau. Celui-ci lui posait des questions auxquelles il répondait.
– On se parle sans paroles, je te jure que c’est vrai, dit-il en articulant faiblement…
…Un soir en l’embrassant, il murmura
– C’est mon ami. Il m’attend. Quand je le rejoindrai, ouvre la fenêtre que mon âme parte sur ses ailes.
A ce moment, l’oiseau ouvrait ses ailes, sans s’envoler…

La tresse des illusions

…Elle condamnait une société qui prolonge, avec des piqûres et des fortifiants, des êtres à l’image défaite, leur retirant toute dignité. Gabrielle découvrit qu’elle avait trop souvent oublié l’existence de ce monde mutilé par l’âge ; elle s’en voulait de cette impardonnable insouciance.
Elle détourna les yeux ; par la baie vitrée, la campagne noire et déserte n’avait rien de consolant. Comment fuir ce lieu ?…

Comment ses fils pouvaient-ils la trahir ainsi, lui interdire de vivre librement ? Ne leur avait-elle pas donné son temps, ses pensées, sa tendresse, le meilleur d’elle-même ? Ne leur avait-elle donc pas appris le respect des autres, le refus des préjugés, des mesquineries ? Était-elle fautive ? Responsable de leur cruelle incompréhension ? Avait-elle bâti sa vie sur des illusions… Avait-elle été abusivement confiante, un demi-siècle ? Était-ce le peu d’argent qu’ils recevraient d’elle à sa mort qui les rendait si féroces, l’écartant de celui qui pourrait profiter de ce qu’ils considéraient déjà à eux ?

Le flambeau du souvenir

Le cœur moissonné de gaîté par ce froid dimanche de novembre, elle ressent avec acuité la vanité de tout et l’irréductible solitude de chacun.

… Rambuteau, elle rassemble ses forces, la porte du métro s’ouvre, elle soulève son Christ comme un grand enfant handicapé. Quelques regards narquois ou surpris se posent sur la forme reconnaissable de son colis. Peu importe. C’est un peu l’âme d’un laissé-pour-compte, que tu sauves Mirabelle : tu es son flambeau dans les ténèbres de l’oubli. Ce vieux sans personne d’autre que son Christ ! Qui d’autre que toi et le brocanteur pensent aujourd’hui à sa solitude, à sa fin tragique ; qui pensera à lui demain ?

Et tout en gravissant pesamment les marches, une à une, elle continue son plaidoyer : chacun de nous ne survit que dans la mémoire des autres. Le souvenir d’un seul suffit pour que celui que nous étions ne meurt pas tout à fait. La mort totale c’est l’oubli ; quand il ne reste plus personne pour nous ressusciter, même de loin en loin…

Fleur de lumière

Qu’elle plisse ou non les paupières ne change rien. Elle voit difficilement depuis une année. Chaque jour un peu moins. Mais chaque jour aussi, elle domine mieux son art, atteint un bonheur insoupçonné et sans rival qui jaillit d’elle et de trente ans de discipline acharnée. Ses toiles résument son univers. Son atelier délimite son seul espace apprivoisé.

…Ses « filles », incarnations rêveuses, poliment tristes, semblent en quête de pureté et de lointain. Leurs teints de glacis, leurs seins et leurs épaules fragiles nacrent la lumière du jour.

…La nuit blanche des aveugles commence à l’impressionner…

…Maîtresse de ce destin sublime et lourd à porter, elle s’avance à travers l’appartement, tâtonne à peine, revient vers l’atelier, réinvestit son sanctuaire en grande prêtresse habituée au rite… Et l’heure venue, Fleur de Lumière attendra, avec dignité, assise devant son chevalet, l’Impératrice des Ombres.

Crésus ou le paradoxe

…Un jour qu’ils débarquaient de leur camionnette le matériel à exposer, aux halles de Manosque, un homme dit, à la cantonade, à un autre après leur avoir jeté un regard hostile,
– Té ! Voilà les protégés de Crésus ! A eux les combines du vieux. Des gogos de Parigots qui ont acheté ce que personne ne voulait et…le reste de la phrase fut inaudible perdu dans le brouhaha.
Ils furent abasourdis. S’ils ne connaissaient personne, eux étaient connus…
…Sous la chaleur d’étuve de la halle, ils regardaient, dans un état second, défiler les badauds, vague molle, ralentie parfois, lourdement grégaire…

…Dans la nuit collante et moite, le couple enlacé avançait, attristés de l’abandon d’une vie brillante pour vivre, à leurs yeux si lamentablement. Et paradoxalement, ils admiraient ce Diogène moderne qui recherchait la sagesse, la simplicité, sans une once d’amertume. Il avait vidé ses poches pleines de richesses en quête d’humilité, alors que l’humanité entière ne rêve que de les remplir. Sa profondeur de pensée et de cœur le plaçait au-dessus de tous ceux qu’ils connaissaient…

…-Je pourrais croire que je suis fils d’une prostituée et d’un mauvais garçon, mais non, je veux croire que je suis le fils d’un érudit et d’une artiste entravée dans sa création par la maternité. Je ne suis pas un enfant abandonné, je suis un être universel puisque beaucoup peuvent être des frères, que je croise. Je n’ai ni limites familiales ni barrières culturelles…

Les Barthélémy

…Ce séjour à Paris ranimait de tumultueux souvenirs.

A l’époque, elle habitait au cœur du Quartier Latin, à l’angle de la rue Soufflot et de la Place du Panthéon. Ses parents vivaient maintenant en province : diplomates en fréquents voyages, unis dans la maturité, ils avaient confié leurs enfants à des femmes bienveillantes, ou à des pensionnats pour leur fils. Kumquat, la vieille bonne Cambodgienne, avait partagé sa vie depuis l’enfance et gérait la vie domestique dans l’appartement familial. C’était une sorte de mère, discrète et protectrice…

…Des fourmis circulaient partout, sur les tomettes inégales, en colonnes militaires et conquérantes. Ils décidèrent de les laisser mener leur tâche frénétique. L’homme n’est guère plus, et de par leur marginalité, sous une autre latitude, ils auraient été écrasés, broyés, comme on écrase les fourmis avec le même sentiment de bon droit.
La veille du retour, ils étaient mornes, déprimés de réintégrer la société. La végétation se tordait, eût-on dit de douleur, sous le mistral déchaîné, comme essorée par des mains énergiques. Ils partirent oppressés, la vie avait donné, en ce lieu et cet été, de merveilleux moments. Quand revivraient-ils d’autres fugues semblables d’un bonheur absolu ?…

…L’éteignoir du temps avait enfumé ces souvenirs douloureux. Elle aspirait à la paix intérieure, à une vie de stabilité, de sérénité ou presque…Elle était une autre personne, un autre moi vivait en elle, inconcevable lorsqu’elle avait vingt ans…
…Elle arriva en Bretagne, à l’heure où le ciel et la terre fusionnent, mêlant leurs camaïeux de bleu et de gris, sans cesse mouvants et recomposés. Toute la nuit, le brouhaha confus des vagues avait tapissé l’arrière-plan de ses rêves….

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